Pascal/ A propos du malheur des hommes

Pascal/ Sur le malheur des hommes


Méditer avec les grands esprits, et penser plus haut, penser avec eux, au-delà du temps et de nos différences, sur ce qui nous est commun.

Écouter ce que d’autres ont perçu, entrer en dialogue avec leurs interrogations, se confronter à leurs regards et apprendre à leur contact à lire ce que nous vivons aujourd’hui.

—Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir demeurer en repos dans une chambre.

Cette pensée de Pascal est extraordinaire. Elle est extraordinaire avant tout par la disproportion des termes : d’un côté, tout le malheur des hommes, ce qui n’est pas n’importe quoi convenons-en et de l’autre le simple fait de ne pouvoir se tenir en repos dans une chambre, impossibilité qui serait l’unique cause de la triste destinée humaine.

Et à première vue, cette relation de cause à effet n’a pour le moins rien d’évident, voire semble quelque peu farfelu. Comment expliquer la plus grande misère de l’humanité par quelque chose d’aussi anodin ? Mais Pascal ne prétend pas donner la raison de tel ou tel malheur rencontré par tel ou tel individu à tel ou tel moment de sa vie. Il entend donner la première des raisons expliquant le malheur des hommes, ce qui en est à l’origine pour chacun d’entre-nous, quel que soit le temps, quelque soit le lieu, quelque soit celui que nous sommes.

Alors, cette pensée révèle toute sa puissance : celle de voir dans la dépendance de l’homme à tout ce qui l’éloigne de lui-même ce qui le condamne de facto à ne pouvoir être heureux. L’homme est mortel, il est aussi soumis à tous les évènements d’une vie qu’il ne contrôle pas ou si peu, tout cela il le sait, il a l’intuition de sa condition, de ce qu’elle implique et s’y confronter lui est difficilement supportable.

Se retrouver seul avec soi-même, ne pas être distrait dans ce face à face qui nous renvoie à notre finitude, voilà ce qui pour nous tous est quelque peu terrifiant. Et cela nous trouble. Ou plutôt nous troublerait si nous n’avions le loisir de nous en détourner.

Le divertissement est ce moyen par lequel nous nous évadons de nous-mêmes, il est ce par quoi nous nous échappons, petit moment après petit moment, de ce que nous ne voulons regarder en face, il est ce moyen de ne pas affronter une réalité qui est pourtant la nôtre.

Les divertissements, le divertissement voilà quelque chose que l’homme n’a jamais cessé de développer, de réinventer pour toujours mieux occuper son esprit et ainsi le libérer de ce qu’il ne voulait pas affronter, de ce qu’il ne pouvait penser.

Et ce sont alors les occupations quotidiennes, le sport, le jeux, la chasse ou la pèche pour certains, les échanges culturels pour d’autres, autant d’activités diverses et variées qui servent de divertissements pour tous; autant d’agitations qui nous animent à chaque instant, autant de passe-temps qui nous éloigne de notre présent. Ce sont aujourd’hui internet, les réseaux sociaux, l’information en continu, les shows médiatiques, les évènements sportifs et tout ce que le monde moderne invente jour après jour, qui nous tiennent en haleine, loin de nous mêmes.

Le divertissement n’est pourtant pas un mal en soi, bien au contraire. Il est créateur de liens sociaux, d’inventions géniales, de mondes artistiques, de culture … Il est aussi cette soupape qui nous permet à tous de vivre le quotidien. Il est surtout un facteur de joie, une manière d’être au monde, dans le monde.

Mais comme toute chose, il devient nocif lorsque l’on en abuse, lorsqu’il devient si indispensable à notre équilibre que son absence un seul instant devient une souffrance de tout moment.

Le divertissement est alors une addiction qui jamais n’en portera le nom parce qu’il est trop partagé pour être ainsi qualifié par une majorité en abusant. Mais il a bien les qualités de l’addiction, ou plutôt les défauts. Ceux de rendre dépendant à l’extrême ceux qui ne peuvent, dès-lors, plus vivre sans lui.

Le divertissement est ainsi, aussi, ce qui stupéfie l’homme au quotidien. Ce qui souvent l’anesthésie, parfois l’abrutie. Il est ce par quoi nous nous endormons sans pourtant jamais trouver le sommeil. Il est comme un somnifère qui nous détourne provisoirement de l’attention de de ce qui ne cesse d’être présent à chacun de nos réveils. Il est une occupation de l’esprit qui jamais n’en chasse les préoccupations.

Et c’est ainsi que nous devenons incapables de nous retrouver avec nous-mêmes, ne serait-ce que quelques instants; dans une chambre nue, nous nous évaderons encore et toujours, aujourd’hui plus qu’hier avec ce que le monde moderne offre, nous offre, comme divertissements.

Car les moyens d’évasion n’ont jamais été si variés, si puissants : la révolution des écrans, débutée au siècle dernier, atteint un tel niveau, une telle intimité que le divertissement est devenu, non plus seulement une possibilité mais une nécessité de chaque instant. Une nécessité pressante pour chacun d’entre nous de regarder en dehors de soi pour ne pas avoir à rester seul avec soi. A cet égard, les réseaux sociaux sont particulièrement redoutables : dans la relation permanente, omniprésente et virtuelle aux autres, on s’interdit d’un même geste toute présence à soi-même.

Or nous ne pourrons être en paix avec nous-mêmes tant que nous nous empêcherons de regarder en face, pendant quelques instants, ce qui est pour nous un trouble permanent. Ce trouble existentiel de n’être qu’« un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout ».

Être incapable, à aucun moment, de ne pas s’affairer, de ne pas s’agiter, de ne pas se divertir, en un mot, de ne pas se détourner de lui-même, telle est la triste destinée de l’homme, la marque du paradoxe qui l’anime, la raison de son malheur.

—Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir demeurer en repos dans une chambre.

 

Alexei



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