Montesquieu/ À propos de l'esclavage, 3 siècles plus tard

Montesquieu/ À propos de l'esclavage, 3 siècles plus tard


Méditer avec les grands esprits, et penser plus haut, penser avec eux, au-delà du temps et de nos différences, sur ce qui nous est commun.
Confronter notre présent à ces regards passés qui ont donné naissance à nos jugements, à nos valeurs. Découvrir qu’ils ont été les témoins de mondes qui n’ont pas disparus, comprendre qu’ils ont eu à vivre les mêmes choix que ceux qui sont aujourd'hui les nôtres.
—Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.
Nous sommes en 1748 , il y a un peu moins de trois siècles, et nous découvrons la condamnation par Montesquieu d’une pratique qui déjà ne devait plus être.
L’esclavage est cette pratique que l’histoire des hommes, quelles que soient les civilisations, a toujours connue, codifiée, réinventée.
Aussi vieille que l’histoire de l’homme, elle est pourtant la négation de l’humanité chez lui.
Parce qu’elle est l’affirmation que l’autre, celui dont je me distingue par l’origine, la race, le passé ou simplement la langue ou la religion, peut être considéré, pour un moment, pour une vie, comme un objet et non comme un sujet libre de son destin,  comme un autre moi-même.
L’esclavage est ce vestige des temps qui subsite pourtant. Il y a autant d’esclavages différents qu’il y a de traditions, de sociétés, de temps différents.
Mais toujours, il repose sur la satisfaction parfois d’un service, souvent d’un bien de consommation devenus comme nécessaires au plus grand nombre. Il est un choix de les satisfaire d’une certaine manière et toujours à bon marché.
La force de l’esclavage, la raison pour laquelle il n’appartient pas à un passé révolu, malgré son abolition universelle et sa condamnation unanime, est qu’il n’y a pas besoin d’être esclavagiste pour en tirer profit.
Le consommateur, pas moins aujourd’hui qu’hier, est toujours pris dans un système qui le dépasse comme individu; un système qui obéit à des logiques implacables, mais un système qui pourtant au quotidien en satisfait l’appétit et qui en fait malgré lui son complice.
Car  parfois, souvent, quand le bien de consommation se généralise, l’exploitation aux frontières de l’esclavage se développe entre les hommes.
Et l’homme invente alors une nouvelle logique, toujours en accord avec sa morale du moment, pour ne pas la froisser, pour pouvoir continuer à se regarder en face.
Quand le sucre est devenu en l’espace d’une génération ce bien, autrefois rare et précieux, maintenant accessible à tous, combien s’interrogèrent sur les moyens de satisfaire ainsi, si facilement, ce nouveau besoin, ce nouveau bien de consommation courante ?
L’Europe y a perdu une partie de son âme, l’Amérique a longtemps persévéré; quant à l’Afrique, elle a vendu ses enfants.
Et il n’était question que de sucre… Si quelques-uns firent ainsi fortune, beaucoup en tirèrent un petit profit, celui d’avoir maintenant accès à un produit, de désormais pouvoir le consommer au quotidien.
Et cela a suffit pour que tous regardent ailleurs. Et cela suffit encore.
Des manufactures d’Asie aux mines de l’Afrique, combien d’hommes, de femmes et d’enfants travaillent aujourd’hui encore comme enchaînés à un destin dont un autre, des autres sont devenus les maîtres, les propriétaires de fait.
D’où viennent les terres rares présentes dans nos téléphones portables, d’où viennent nos habits et nos biens de consommation si bon marché ?
Ils ont souvent la même origine que le sucre ou le coton d’il y a trois siècles. A l’autre bout de la chaîne, il y a bien souvent encore aujourd’hui quelqu’un d’enchaîné.
A cette différence près que de nos jours, l’ampleur et la nature des exactions, le nombre de ceux et celles qui en sont les victimes, sont sans commune mesure avec la pourtant déjà sinistre et criminelle traite transatlantique. Traite dont nous dénonçons confortablement, trois siècles plus tard, les acteurs comme pour mieux nous cacher, peut-être, ce que nous vivons à notre tour, ce dont nous sommes les profiteurs du moment.
Une autre différence encore d’avec le passé : nous sommes, nous, en mesure d’être au courant, nous avons tous à présent les moyens et les capacités de savoir ce qu’impliquent certaines des nos consommations quotidiennes. Ce que certaines personnes subissent aujourd’hui et subiront encore demain pour que nous puissions ne serait-ce qu’avoir un téléphone portable est indicible, imaginez seulement le pire, et ferait vomir n’importe lequel de ceux l’utilisant au quotidien.
Mais pour peu que ces personnes soient suffisamment loin, elles peuvent devenir invisibles à notre regard, à notre bonne conscience. Et il devient alors aussi anodin pour nous de consommer les produits de leur asservissement, qu’il était innocent il y a trois siècles de simplement sucrer son café…
—Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

Alexei



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A ce propos :

Le discours (extrait - 02:06) du Dr Denis MUKWEGE, Prix Nobel de la Paix 


Le discours (complet - 28:13) du Dr Denis MUKWEGE, Prix Nobel de la Paix